DJ Spinna: Sonic Smash

Dans la nébuleuse des DJ/producteurs de rap US, Spinna est peut être celui qui a le palmarès le plus original, le plus éclectique. Tout commence lorsqu’il est enfant à Brooklyn. Il naît en 1973, et comme de nombreux afro-américains dans les années 1970, le jeune Vincent Williams évolue avec James Brown et les disques de la Motown. N’ayant pas l’âge légal pour sortir dans les clubs, il dévore les standards délivrés par les radios pendant des heures. En parallèle, il s’initie à la clarinette et au piano avant d’obtenir ses propres platines, alors que le mouvement Hip Hop prend corps. Et comme tous les B Boys de l’époque, il est à la recherche du break qui tue, celui qu’on décharge dans les sound systems comme le faisait DJ Kool Herc dans le Bronx à la fin des années 1970. Sa culture musicale ne s’arrête pas seulement à la black music. Ainsi, prend-elle des détours vers le « rock blanc » de Led Zeppelin, des Rolling Stones ou du groupe allemand Can à qui on doit d’ailleurs le classique Tago Mago sur lequel figure le titre de 18 minutes « Halleluwah ».
Mais Spinna est aussi connu pour être un grand amateur de musique électronique, un peu comme Dilla qui était fan de la techno de Detroit. Son rôle de producteur le pousse par ailleurs à travailler pour les Polyrhythm Addicts, et à fonder son propre groupe Jigmastas en 1996 avec son pote MC Kriminul. Collectionneur acharné de disques, Vincent Williams tient à rester strictement underground et surtout indépendant. Cette condition lui permet néanmoins de produire une quantité impressionnante de projets (dont beaucoup de remix) tels qu’Intergalactic Soul, l’excellent Here To Here, ou les compilations Strange Games and Things et Raiding the Crates. Alors pour les aficionados de DJ Spinna, la venue d’un nouvel album reste un évènement en soi, d’autant plus que ces temps-ci les bonnes sorties se font rares. Sonic Smash pourrait faire l’effet d’un bon bol d’air.
Affublé d’une pochette d’un kitch plutôt chic (deux boules Quies de couleur orange sur fond vert anis) et d’une tracklist séduisante (Elzhi, Torae, John Robinson, Phonte, Shabaam Sahdeeq), l’opus s’avère réellement intéressant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Sonic Smash transpire l’éclectisme de son créateur. Alternant résonnances indiennes sur fond de cithare reposant sur une grosse ligne de basse sur « Making Your Way In The World » à un son perçant avec « Still Golden », Spinna n’hésite pas à mêler des univers disparates. A contrario, d’autres morceaux cherchent à évoquer une certaine candeur juvénile (« Lights Out ! » featuring John Robinson, « Melody » featuring Shabaam Sahdeeq) qui les rapproche assez facilement de ce que faisaient De La Soul ou A Tribe Called Quest. Les productions comme à son habitude sont soignées et sécrètent quelques fois des saveurs électro insaisissables (« Elemental », « More Colors » featuring Elzhi), à la fois proches et lointaines, musicalement impalpables et si mystérieuses. Si le climat de Sonic Smash risque d’en perturber quelques uns, l’opus n’en reste pas moins fidèle à l’inspiration hip hop. En témoignent des titres comme « Lyrics Is Back » featuring Torae, « New York » qu’on croirait être le fruit de l’imagination d’un Large Pro ou encore l’égocentrique « Call Me Senor » featuring Senor Kaos. Car Spinna reste tout de même attaché à une certaine « tradition », celle qui intègre des refrains chantés (féminins ou non) et les délivre de façon simple et non simpliste (« Guaranteed » feat Phonte, « More »…).
Sonic Smash fait donc figure d’album solide, tout à fait dans le genre qu’on aimerait voir plus souvent titiller nos tympans. Espérons que cet ultime projet du DJ New Yorkais réparera une grande injustice : celle d’une (re)connaissance plus grande au sein du mouvement hip hop de cette figure à la dimension créatrice hors norme.
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