Rakim : The Seventh Seal
Dans le hip hop il y a beaucoup de « suiveurs » qui malgré leur indéniable talent n’ont pas révolutionné le rap pour autant. Celui-ci possède donc sa propre mythologie faite de grands personnages (Grandmaster Flash, DJ Kool Herc, Afrika Bambaataa, Public Enemy, NWA, KRS One, Run DMC, Dr Dre, GangStarr…) qui ont contribué à l’essor de ce qu’on appelait alors le Mouvement. A chaque époque son lot de MCs et de producteurs, mais c’est à la charnière des années 1990 qu’une transition radicale s’opère dans l’art du flow. Ce vent nouveau nous vient d’un certain William Griffin Jr de Long Island se faisant appeler Rakim Allah lors de ses pérégrinations new yorkaises et adepte depuis 1985 des théories de la Nation Of Gods and Earth des Five Percenters. Mais c’est avec Eric Banner aka Eric B un obscur DJ local, que les choses s’accélèrent alors que le rap est sous le joug du couple MC Shan/Marley Marl. Ces deux derniers proposent alors aux deux novices de se produire en studio où ils enregistrent le titre « Check Out My Melody ». Première démo, première claque.
Dès lors, le style de Rakim pose problème. On le qualifie de mou, de décalé, de lent, voire d’apathique, mais on lui reproche surtout d’être en dehors des codes alors en vogue qui prescrivaient un flow rapide, expéditif, jamais remis en cause jusque là. Lorsqu’en 1987 sort Paid In Full, la révolution est en marche, plus rien ne sera comme avant. Peut être que Rakim lui-même n’a pas conscience qu’aura cet impact sur la longue durée. Il poursuit sa ligne personnelle, bien décidé à ne pas se faire « ensorceler par le mic », lui le rappeur au flow insaisissable qui métaphorise sa posture artistique avec génie sur « My Melody » : « My unusual style will confuse you a while/ If I was water, I’d flow like the Nile ». Mais au-delà du style strict, Rakim apparaît comme un des premiers penseurs avec Chuck D à délivrer le message universaliste d’une Nation Hip Hop sous le slogan toujours d’actualité « It ain’t where you’re born, it’s where you’re at » qui lui confère le respect général de la part de ses frères et de la communauté hip hop dans son intégralité.
Après la séparation avec son fake DJ Eric B., celui qui est devenu « The R » cavale seul mais conserve sa verve mythique lorsqu’il réalise en 1997 son premier opus The 18th Letter, véritable manifeste musical aux côtés de DJ Premier, Pete Rock et Clark Kent. En revanche, la tentative de réitérer cette petite perle avec The Master trouvera vite ses limites. Le public ne suit plus, une longue période aride se dessine au loin entrecoupée d’un intermède navrant avec Aftermath en 2001. Dix longues années se sont écoulées, mais Rakim n’a pas perdu de sa notoriété. Pour preuve, l’annonce de son dernier opus The Seventh Seal agite frénétiquement le microcosme hip hop planétaire. The God MC is back again !.
Alors pour 2009, exit les Primo, Pete Rock, et autres Clark Kent, place à une autre génération de producteurs : Needlz, Jake One, Nottz, Nick Wiz… Ces derniers ont une tâche difficile, celle de contribuer au come back fulgurant d’un des plus grands MCs. Pour Rakim, cette nouvelle collaboration est l’occasion d’apporter du sang neuf, quelque chose de totalement différent de ce qui est présenté aujourd’hui. Autant le dire tout de suite, cet album est à des lieues de ce qu’on aurait pu attendre. Si Rakim garde sa droiture habituelle grâce à un flow toujours aussi précis, sans esbroufe et particulièrement soigné, il en va tout autrement des productions quasi immatures, gavées de refrains affligeants et de hooks à la MTV («Walk These Streets », « Won’t Be Long », « Documentary of a Gangsta ») qui jusqu’à maintenant étaient étrangers au MC. Que dire d’ailleurs de la resucée de « Don’t Speak » de No Doubt sur « Dedicated » qui achève littéralement l’opus, de manière plutôt lourde. Il en va de même pour « Holy Are You » dont la production peine à convaincre entièrement.
Arrêtons là le massacre. Cet album n’est pas des plus street, on s’en rendra compte assez vite. L’accent semble être mis sur des couleurs plus pop, plus chaudes, loin de la crasse coutumière du hood grâce à des sonorités plus légères, loin d’être désagréables mais qui risquent d’en déstabiliser plus d’un (« Put it all to Music », « Message in the Song », « How to Emcee »). On se reportera peut être plus facilement sur des titres à la texture plus ferme, (« Psychic Love », « Still in Love ») plus proche de ce sur quoi Rakim avait l’habitude de poser. Ces morceaux bien que noyés dans la masse permettent néanmoins d’apprécier sa légendaire solidité verbale ainsi que sa fluidité, comme l’atteste le banger « Satisfaction Guaranteed », mélange savant d’urgence et de maîtrise lyricale froidement exécutée.
Au final, comme à l’accoutumée chacun se fera un avis plus ou moins définitif sur cette dernière réalisation on ne peut plus déstabilisante. Si certains rappeurs comme Cormega, Blaq Poet, O.C & A.G sont restés dans une approche fortement ancrée dans la rue, Rakim de son côté s’est démarqué en prenant un virage plus que surprenant. Son charisme en tout cas reste intact, sa réputation n’est plus à faire même si parfois subsiste un goût amer. Reste à savoir si avec The Seventh Seal Rakim n’a pas temporairement quitté la route.
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